Et les chronironiques de l'année 2005

 

Début janvier, place Victoria à Paris. Un clochard s'est installé dans un endroit sans voitures. Cartons, sac de couchage, musettes : l'équipement classique. Mais aussi un sapin de Noël en plastique d'une vingtaine de centimètres, avec guirlandes incorporées.

Un groupe d'enfants devant le palais d'Iéna. Une petite fille va voir l'instituteur "J'ai soif". "Il y en a plein qui ont de l'eau, demande leur." Elle, timide : "Y voudront pas" Il s'indigne : "Tu ne vas pas me faire croire que dans MA classe il n'y a que des pirates qui refuseraient de l'eau à une de leurs camarades !" Mais par précaution, l'instit appelle : "Mikaël ! Donne de l'eau à Vanessa !"

Février. Dans le métro, deux hommes lisent, l'un L'ésotérisme kurde au chapitre La coupe d'Ibrahim et l'ablution, l'autre un quotidien qui titre en page 25 Le centenaire de Louise Michel 1830-1905.

Promenade dans les rues de Provins : rue aux aulx, rue des porcelets, grimpon du porc-épic.La machine à remonter le temps.

L'internationale du sandwich
Dans le treizième arrondissement, Tang Gourmet propose des sandwichs : poulet-citronelle, laotien au porc, jambon-fromage, bœuf-citronelle, porc laqué, crudités-thon. Un peu plus loin, Miam-miam, spécialités turques affiche des idéogrammes et propose des sandwichs grecs.

Jours fériés ou presque
Une note de service est affichée au Conseil économique et social, qui précise les jours où les agents peuvent recevoir une autorisation d'absence pour motif religieux.
Fêtes orthodoxes : jeudi 6 janvier Théophanie, vendredi 7 janvier Noël, 29 avril vendredi saint.
Fêtes arméniennes : jeudi 6 janvier Noël, jeudi 3 février Fête de saint Vartan, dimanche 24 avril commémoration du 24 avril.
Fêtes musulmanes : vendredi 21 janvier Aïd El Adha, jeudi 21 avril Al Mawlid Annabawi, jeudi 3 novembre Aïd El Fitr ; toutes ces dates à un jour près.
Fêtes juives : mardi 3 octobre et mercredi 4 octobre Roch Hachana (jour de l'an), jeudi 13 octobre Yom Kippour (jour du grand pardon) ; la veille au soir.
Fêtes bouddhistes : 23 mai, fête du Vesak (jour du Bouddha)
Il est précisé que les fêtes catholiques et protestantes sont intégrées dans le calendrier civil.

Dans le métro, une famille revient de la manifestation de la CFTC pour conserver le lundi de Pentecôte. Il y a le père, la mère et quatre enfants, trois garçons de dix à quatorze ans et une petite fille de six ou sept. Le bras gauche du père est tatoué d'une croix au-dessus d'un double rectangle. Chacun porte un sac à dos, Harry Potter pour le plus jeune garçon. La femme et la petite fille ont enlevé le tee-shirt "touche pas à mon jour férié" qu'elles portaient sur leurs vêtements mais les mâles l'ont gardé. La petite fille demande à son père qui porte deux sifflets en sautoir "tu me rends le mien ? C'est à moi !". Celui-ci refuse. Il ne faut pas qu'elle fasse du bruit...

King of heaven (le Royaume des cieux), film hollywoodien autour de Balian d'Ibelin, défenseur de Jérusalem contre Saladin. Le film raconte, à travers l'histoire d'un forgeron qui découvre être l'héritier d'une principauté en Palestine, le "choc des civilisations" comme il est convenu de dire, entre Chrétiens et Musulmans au XIIe siècle au Proche Orient. Dans les deux camps, jusqu'au-boutistes et modérés s'affrontent autour des deux chefs, Beaudouin le roi lépreux de Jérusalem et Saladin le sultan, qui tentent la coexistence pacifique. Beaudouin mort, Guy de Lusignan devenu roi s'affrontera aux Musulmans ; Jérusalem, vaillamment défendu par Balian devra se rendre mais les habitants seront épargnés par Saladin.
Hollywood offrant une version relativement nuancée du Proche Orient, sans "nous les bons, eux les mauvais", c'est une agréable surprise. Les protagonistes parlent anglais bien sûr mais lorsqu'un Arabe ou un Français dit "I am Salâh Ad-Dîn" ou "my name is Guy de Lusignan", leur nom est impeccablement prononcé, c'est assez rare pour être signalé.
Mais le film ne renonce pas pour autant aux poncifs et personnellement la fin m'a exaspérée. C'est quasiment la même que celle de "Mandala, fille des Indes", le premier film culte de Bollywood : l'héritière est mise au pas par le guerrier. La reine a perdu Jérusalem, il lui reste Saint Jean d'Acre et quelques autres terres mais l'homme dont elle est amoureuse veut la transformer en pauvresse au foyer et elle l'accepte.
Dans un autre genre, il me parait peu vraisemblable que Balian revienne sans problème dans son village où il a tué le curé et trucidé les envoyés de l'évêque venus l'arrêter, même si le voyage en Terre Sainte lavait de bien des péchés. Le forgeron apprend instantanément le métier des armes, à peine arrivé à Ibelin, il apprend aux paysans locaux à creuser des puits pour l'irrigation : on retrouve ici à l'extrême le vieux thème de "bon sang de saurait mentir", l'hérédité du métier des armes ainsi que la conviction profonde que l'homme venu d'Europe sait mieux dominer la nature que les habitants du pays, justification classique de la "bonne" colonisation..
Comme le générique de fin affirme que le film est basé sur des faits historiques même si des libertés sont prises, je suis allée faire un petit tour sur les encyclopédies du web. J'avais en particulier envie de savoir quel rapport il y avait entre le Guy de Lusignan qui meurt dans le film et la dynastie des Lusignan à Chypre. J'ai alors découvert que les libertés prises avec l'histoire sont un peu larges. Des raccourcis sont tolérables : que le petit Beaudouin IV qui régna brièvement après son père le roi lépreux et avant son oncle par alliance Guy de Lusignan, soit zappé, admettons. Mais d'autres à peu près sont plus gênants : dans l'Histoire, Guy de Lusignan devint roi de Chypre, île que lui céda Richard Cœur de lion. Il était effectivement partisan de la manière forte envers les musulmans mais, loin d'être le soudard de haute naissance des cinéastes, il était d'après les historiens un cadet d'Occitanie si beau garçon que la princesse Sibylle s'en éprit. Quant à Balian, il n'était pas bâtard ni artisan en France mais fils légitime né sur la principauté de son père. Et s'il est vrai que Saladin ne massacra pas les habitants de Jérusalem, contrairement aux Francs lorsqu'ils avaient pris la ville un siècle auparavant, il les libéra contre rançon et ceux qui ne purent payer ou pour lesquels les ordres monastiques refusèrent de payer, soit dix à vingt mille personnes, furent réduites en esclavage.

Les colloques
Petit déjeuner d'information dans l'île de la cité. Une femme de trente-cinq ans environ, métisse claire, coiffure affro, robe noire très courte, veste rouge, prend la parole pendant le temps des interventions du public : "Je crois beaucoup à la démarche step by step. On a des directeurs qui sont très pushing sur la question". Elle parle si longtemps que l'animateur lui coupe la parole en lui demandant de poser sa question qui est en substance "N'êtes vous pas d'accord avec ce que je vient de dire?". En fin de matinée, autre réunion, du côté d'Iéna. La même personne arrive et s'assoit, le téléphone portable à la main. Quelques minutes après, il vibre, elle le porte à l'oreille et sort. Elle revient, se tournant sans cesse sur son siège. Le programme a pris du retard et contrairement à ce qui était prévu, il n'y aura pas de questions du public avant la pause. Le café est servi dans le hall. La femme en robe noire prend une tasse de café qu'elle ne boit pas, cherche à qui parler puis, d'un pas altier, quitte le bâtiment.

Un colloque dans les locaux de l'Automobile club de France. Café d'accueil dans la salle de réception qui donne sur la place de la Concorde, le Palais Bourbon arbore le néon "Paris 2012". Sur une table, une chemise cartonnée de couleur verte porte un titre menaçant : "Procédure disciplinaire". On passe dans l'amphi où il y a un dossier sur chaque siège. Une dame joue les ouvreuses, empêchant les auditeurs de s'asseoir dans les trois premiers rangs, munis de cartons "réservé". Elle interpelle quelqu'un qui est assis au bord du quatrième rang : "Mettez-vous au milieu, s'il vous plaît. Et je vois que vous avez pris deux dossiers !" "-Non, je suis journaliste, le deuxième est le dossier de presse qu'on m'a remis à l'entrée. Et je reste au bord pour pouvoir sortir avant la fin." L'ouvreuse de luxe n'insiste pas mais ensuite dit aux arrivants en désignant les places libres : "Passez, même s'il y a des gens qui ne se sont pas mis au bon endroit". A son ton, on devine qu'elle aimerait pourvoir dire "et ne vous gênez pas pour le bousculer au passage" mais les travées sont larges et on passe sans problème.


Ligne 9
Un noir d'une vingtaine d'années, probablement un Congolais, habillé avec recherche " sportwear " : chaussures de tennis bleues, jogging gris dont le fond vient aux genoux, avec un logo de marque, tee-shirt bleu sous le haut de jogging, casquette grise au liseré bleu. Il porte à la main un sac noir orné de la virgule de Nike et un classeur noir à élastique. Il descend à Franklin Roosevelt.
Quelques stations plus loin c'est à dire dans un autre monde, un grand black, une casquette de base-ball sur son crâne presque rasé, entre dans la rame et commence le discours habituel : "Je suis SDF, donnez moi une petite pièce pour manger…". Personne ne réagit. Il pique une colère : "Allez vous faire enc… bande de cons" et descend rageusement à Strasbourg Saint-Denis.
Sur les banquettes, un trio black-blanc-beur, discutant en verlan. Brusquement, le noir s'interrompt, avise du regard une septuagénaire qui est debout : "Vous voulez pas vous asseoir, mdame ?" "-Merci, non, je descends à la prochaine". Il se tourne alors de l'autre coté et demande à une autre, plus jeune "Et vous, mdame ?" "-Moi, je veux bien, je vais au bout de la ligne !"


Fait divers
Vendredi en fin d'après-midi, le voisin dans l'ascenseur "-Vous avez lu le Parisien ? Vous connaissez le marché Saint Martin, la boutique juste à l'entrée à gauche qui vend des produits italiens, le vendeur, un des deux, je ne sais pas lequel, a tué sa femme, son fils et même le chien, il a découpé les corps et les a mis dans des sacs poubelles dispersés dans le quartier". Samedi matin, au marché, une vendeuse à la boutique, pas de clients. L'homme qui est passé aux aveux était le patron et la femme disparue était sa première vendeuse avec laquelle il s'était installé, explique le fromager. "-J'ai vomi quand j'ai appris cela, dit une cliente. J'ai acheté des raviolis chez eux, maintenant je me demande si ce n'est pas dans les plats préparés qu'il a fait disparaître les corps !"
Au coin de la rue, à la boulangerie pâtisserie aussi on ne parle que de cela. La boulangère, rigolarde : "-Si jamais mon mari vous dit que je suis partie en voyage, ne le croyez pas, c'est qu'il m'aura tuée !", une cliente : "Et il n'avait pas la tête à ça ! J'aurais jamais cru… On croit connaître les gens et puis on découvre des choses…", le boulanger, qui a quinze centimètres et trente kilos de moins que sa femme : "Nous on n'y allait plus… je le trouvais bizarre.", la cliente : "C'est vrai que depuis six mois il avait changé… il était toujours aimable mais trop, il me draguait…".

La Traban et l'Europe judiciaire
Une Traban est garée rue de la Grange aux belles. Immatriculée en Hongrie, elle arbore un macaron européen. La carrosserie est impeccable, on la croirait à peine sortie d'usine. Sous l'essuie-glace un PV. Mais l'Europe judiciaire ne va pas jusqu'à la coopération transfrontalière en matière de contravention, l'amende ne sera sûrement jamais payée.

La guerre des poussettes
Dans cet autobus parisien, il y a en face de la porte un emplacement "espace réservé pour les personnes en fauteuil roulant" et à côté un strapontin surmonté de la mention "Place réservée aux poussettes". A la République, ce strapontin est occupé. Une jeune femme monte avec un bébé dans une poussette haute et se met dans l'emplacement "fauteuil roulant". Une autre monte un peu plus loin avec une poussette ordinaire, se tient debout à côté d'elle, et fait mettre le petit debout pour lui dégourdir les jambes. Place de la Nation, en manoeuvrant pour descendre, le petit tenu dans une main et la poussette conduite de l'autre, elle heurte la dame assise sur le strapontin, qui proteste en désignant ses jambes garnies de bandes molletières. "-Pourriez pas faire un peu attention, non ? Vous avez vu mes jambes ?" "-C'est réservé aux poussettes ici, vous êtes en tort" lui rétorque la fille avant de descendre. La vieille prend les autres passagers à témoin "-Si ce n'est pas malheureux de voir ça ! Comme si les poussettes devaient passer avant les blessés !" "- Il n'empêche que cet endroit est réservé aux poussettes" constate la première maman. Et la vieille rétorque, l'œil braqué sur le nourrisson : "-Pas aux landaus !"

Le cru et le cuit
Rayon traiteur à la supérette : 2,30 euros les vingt œufs de caille et 2,90 euros les douze œufs "prêts à servir". Au premier abord,cela ne fait pas une grosse différence. Mais un petit calcul à l'unité fait apparaître que l'œuf cru en coquille coûte 11,50 centimes et l'œuf cuit écalé 24,16 centimes. Le coefficient est de 2,1. Les ethnologues ont de quoi se régaler...

Les beaux quartiers
A l'entrée du parc de Maisons-Laffitte, quartier où les pavillons et hôtels particuliers se succèdent le long de très larges avenues, une immense pelouse s'étale entre bassins et monuments. Elle doit bien faire deux hectares à elle seule. Sur un arbre, cet avertissement : "Par Arrêté municipal du 18 mars 1933, les jeux de balles et de ballons sont interdits dans le parc". Que les enfants ne se plaignent pas, ils ont le droit de marcher en dehors des allées !

Des journalistes et des chômeurs
Jeudi 29 septembre, l'Association des Journalistes de l'Information Sociale AJIS organisait un petit déjeuner de presse avec Christian Charpy, le directeur général de l'ANPE. L'association a ses habitudes au Procope, parait-il le plus ancien café du monde, et en tout cas un lieu beaucoup moins dispendieux -et plus central- que le Club de la presse. Ce jour donc, un commando s'est invité dans la salle, installé aux tables et a exigé de participer. Il y avait une vingtaine de personnes, militants d'associations affirmant représenter les chômeurs, les précaires et les intermittents. Le président de l'association leur a proposé une prise de parole et ensuite la présence silencieuse de deux d'entre eux, ce qu'ils ont refusé car "les conférences de presse doivent être ouvertes à toutes les personnes concernées et pas réservées aux journalistes".
Le président a donc annoncé que la rencontre était annulée. Interpellé par les militants associatifs, Christian Charpy a expliqué qu'il voulait bien les recevoir comme il l'avait déjà fait plusieurs fois mais qu'aujourd'hui, l'AJIS en tant que puissance invitante prenait les décisions.
Mais les militants avaient des questions dont ils étaient sûrs que les journalistes n'auraient pas osé les poser ! "Je suis titulaire du permis de conduire, si on m'oblige à prendre un emploi de chauffeur livreur, est ce que c'est un emploi valable alors que j'ai d'autres capacités et d'autres ambitions ?" Bon nombre des journalistes présents étaient des pigistes, c'est-à-dire des "précaires" dont certains pointent à l'ANPE suite à un licenciement. La pratiquant, ils étaient bien placés pour poser des questions très précises sur le fonctionnement et les dysfonctionnements de l'agence, y compris sur la notion d'offre valable d'emploi. Chômeurs "de catégorie 6" c'est-à-dire travaillant en pointillés et touchant une indemnisation partielle, ce sont des "intermittents de la presse" mais traités selon le droit commun, sans les prérogatives des intermittents du spectacle.
"Ce qui vous gêne le plus, c'est de ne pas avoir votre petit déjeuner" concluait un manifestant qui avait avec d'autres opéré une razzia sur les croissants déjà sur les tables. De toutes façons, les journalistes travaillent pour le patronat, expliquait un autre. Mais le but des chômeurs n'est il pas de trouver un emploi et donc un patron ?
AC ! et autres auront obtenu une dépêche AFP ainsi qu'un entrefilet dans des quotidiens et collecté un certain nombre d'adresses électroniques. Malgré une sympathie de beaucoup de journalistes sociauxpour l'ultra gauche et les méthodes anarcho-syndicalistes, la plupart des présents ont ressenti un fort sentiment d'amertume.

A partir d'octobre 2005,

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